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lundi 10 septembre 2007

Parce qu'un cinéma réunionnais manque cruellement ?

A la suite de la diffusion sur le net de quelques oeuvres détournées par des réunionnais, et aux heures de la diffusion, à la télé cette fois, d'une nouvelle production nationale (Les Mariés de l'île Bourbon), il conviendrait de s'interroger sur ce qui semble être, paradoxalement, à la fois une marque de créativité et une carence artistique : le cinéma fait à La Réunion n'est pas un "cinéma réunionnais", et le cinéma réunionnais (entendons en créole réunionnais) qui circule sur le net n'est pas un cinéma fait à La Réunion. Etrange chassé-croisé d'une production artisique qui semble se chercher : qu'est-ce qui est réunionnais ? Le mot ou l'image ? Et pourquoi pas les deux ?

Actuellement, il ne circule pas entre les réseaux créés sur la toile des films faits à La Réunion, mais des films en créole de La Réunion ; des films qui n'ont de créole que la langue. Toute la différence réside dans le fait que ces films ne proposent pas d'images originales, mais des (re)montages et des (re)sonorisations d'images déjà existantes, et archi-connues. Il circule donc des reprises de films (courts ou longs) aux bandes sonores détournées... ou plus justement : réorientées. Je pense par exemple à la série Les Lascars (renommée "Les Lascars 974") dont un grand nombre d'extraits et d'épisodes ont été re-sonorisés (cf. ci-dessous), ou encore au non moins original "Matrix ton monmon", tiré du film Matrix donc, et qui "fait son tabac".


(cliquez 2 fois sur la vidéo pour la visionner)

Lorsque je vois "Les Lascars 974" ou "Matrix ton monmon", inévitablement, je pense à une autre expérience de traduction, officielle et légale celle-là : le télénovela intitulé Marimar, diffusé sur des ondes locales pendant de nombreux mois (avec le succés mitigé qu'on lui connaît). Mais je pense aussi (et ça n'est plus là une histoire de bande sonore mais de paysages), au succès des "films-karatés" diffusés sur une télé locale ayant depuis subie un KO technique et politique. Comment expliquer le succès de Marimar et de ses compères ? Comment expliquer celui de Bruce Lee et de ses camarades ? "On" dit : une ressemblance de paysages géographiques et mentaux ("on" pense aux champs de canne ou au goût pour les commérages et autres ladilafé) ; "on" pense à des thèmes politiques, à la manière dont les premiers films de Bruce Lee, par exemple, relatent la lutte d'ouvriers chinois en prise avec une société oppressive et éttouffante (chômage, pressions sociales, brimades, etc.).
Mais l'orignalité des oeuvres (re)sonorisées (oui, il convient de les penser comme des oeuvres à part entière comme le sont toutes les oeuvres ayant pour technique le recyclage par exemple*), réside essentiellement dans le choix des références : pourquoi Les Lascars ? pourquoi Matrix (cf. ci-dessous) ? Pourquoi l'univers des banlieues parisiennes ? Pourquoi un univers virtuel, parrallèle ?


(cliquez 2 fois sur la vidéo pour la visionner)

Le point commun qu'il y a entre ces deux références, est qu'à chaque fois il y a porté à l'écran un regard décentré sur une société : celui des banlieues nord de Paris situées au-delà du périphérique, comme La Réunion est au-delà des mers ; et celui d'un monde de l'au-delà, périphérique à la réalité, comme la société réunionnaise semble être pensée en marge de celle de la France continentale. La Réunion serait-elle un monde français parallèle ? Alors, qui est "Mr. Smith", le méchant démultiplié de Matrix ? Un étranger venu de l'au-delà, dans l'au-delà, pour rétablir l'ordre et la sécurité peut-être... Bien plus que de simples blagues pou fé ri les dents, ces deux reprises cinématographiques véhiculent - volontairement ou non - des messages forts. Ils questionnent : qui sommes-nous ? Nous qui avons une langue pour nous dire, pour parler de nous-mêmes, mais qui n'avons pas d'images pour nous montrer ?

C'est qu'il semble y avoir un besoin : celui de pouvoir voir et entendre, des images et des mots, plus proches d'un quotidien où il n'y a ni grattes-ciel, ni tour Eiffel, ni capes et épées... La production cinématographique "réunionnaise" (celle qui circule sur le net en tout cas), marque le besoin d'émettre un discours sur cette société, mais en en détournant d'autres déjà existants, marqueurs d'autres sociétés. Faut-il y voir symptôme ? Celui d'un monde qui ne parvient pas pleinement à fabriquer ses propres outils, ses propres codes - cinématographiques et picturaux ? - pour parler de Soi et préfère, pour le moment, les emprunter à d'autres ? Nous sommes dans la matrice d'un discours qui, tout en étant audible, reste invisible : où sont les images des réunionnais et de La Réunion ? Elles se devinent par supperpositions langagière et imaginaire d'images produites ailleurs, répondant à d'autres besoins. Elles se devinent, sous les plis d'un discours en créole, apposé à des images propres à d'autres imaginaires. C'est peut-être en ce sens qu'il faut comprendre la "créolisation" de Matrix : au cinéma (ce qui sous-tend dans l'imaginaire), La Réunion n'existe que dans un monde parallèle... il suffit de se (re)plonger dans une série comme Les Secrets du volcan pour s'en convaincre : le réunionnais, c'est l'homme de l'ailleurs, celui qui vit dans les bois des hautes montagnes, répandant du safran sur les cadavres des Blancs venus troubler sa quiétude de bon sauvage... Il n'y a guère que l'île qui existe, on la voit, mais on ne l'entend pas, ses habitants restent muets comme muselés par une production qui a fait le choix d'une exotisation : belles cases, belles plages, belles montagnes, etc. Mais les hommes et les femmes qui habitent ces beaux paysages ? Tous des sorciers cultivant "la datooora" ? Ce n'est pas du délire : "Les Lascars 974" et "Matrix ton monmon", avec tous les défauts dont on pourrait les affubler, et sans même qu'ils ne prennent la peine de montrer une seule image de La Réunion, semblent bien mieux parler de l'île que ces images tropicales destinées à d'autres qui se refusent à prendre en compte sa réalité culturelle et sociale. Le point de vue peut faire débat, mais il me semble que Keanu Reeves est ici bien plus crédible dans son rôle de créole que ne l'étaient Véronique Jannot ou Corinne Touzet dans les leurs... La goyave d'Amérique serait-elle encore plus grosse que celle de France ?

HS.

* Recyclage : technique cinématographique qui consiste à se servir d'oeuvres antérieures exitantes pour créer, par le montage et/ou le collage, un nouveau film (voir à ce sujet les travaux de Nicole Brenez : "Montage intertextuel et formes contemporaines du remploi dans le cinéma expérimental", in CiNéMAS, vol. 13, nos 1-2, 2002, pp. 49-67).

6 commentaires:

amrapali a dit…

Tout repose, me semble-t-il, sur l'identité réunionnaise. Le Réunionnais-type aime se montrer et faire montrer et l'image donnée de la Réunion (voir le CNT et ses manifestations) reste celle d'un pseudo-exotisme alors que la réalité sociale quotidienne est tout autre. C'est cette réalité qui remet en cause l'image et par là-même l'identité réunionnaise. Au milieu de ces souffrances socio-culturo-existentielles, il reste la langue créole pour crier son existence, faire vivre son patrimoine et mieux pouvoir répondre à la question : Réunionnais, qui es-tu ?
Dominique JEANTET

Angélique MUSSARD a dit…

Se montrer, c'est s'exposer à l' « exotisation », c'est involontairement peut-être, collaborer à ce qui est fait ailleurs, des images de notre île. C'est en quelque sorte ne pas pouvoir échapper au label "tropical" et tout ce qui va avec... La seule manière de se montrer sans risque de transformation réductrice, c'est de se faire entendre...peut être en se servant d'images connues ailleurs, qui n'ont rien à voir, visuellement en tous cas, avec la Réunion. Surtout ne pas se montrer pour pouvoir parler vrai de soi, Etre sans le poids de l'image et du paraître...
Peut être que le cinéma réunionnais n'existe pas en tant que tel parce qu'il ne s'est jamais autorisé à être réunionnais, et que les outils et moyens naîtront naturellement d'une reconnaissance d'une identité propre?
Comme Dominique Jeantet, je pense que le réunionnais n'a pour le moment, et comme ultime recours pour se dire, que sa langue. Avec elle, il (le réunionnais) ne peut se cacher derrière ce que l'on attend de lui.

Ganesh2 a dit…

Bonjour à vous ,
Tout d'abord permettez moi de vous remercier devant l'honneur que vous me faites de parler de ma vidéo ^^.
Depuis le temps que je fais des détournements (parceque je n'en fais pas seulement en créole), je me suis toujours dit que je devais faire une version créole de matrix.
Je ne me l'explique pas, mais détourner les images du monde avec un causement créole, ça remet presque les pendules à l'heure sur ce qui peut devenir créole ou ce qui ne le sera malheureusement pas.
Une culture qui se retrouve dans des mots, dans des noms cités (tel le personnage appelé Mr Norgate), des musiques entendues, (le générique de "madame aude" lorsque néo va voir "son vié mémé")... Il serait difficile pour un métropolitain de toucher tout son peuple avec si peu de codes, si peu de références...
Références qui font passer matrix pour une oeuvre créole finalement (outre le fait de mettre des dialogues qui collent aux lèvres des personnages).
Une petite exclu, si ça vous chante>>

Je compte faire un détournement du projet blair witch en créole , pour bien évidemment parler de gran mer kal :)

kozman@stephane-hoarau.com a dit…

Merci à vous pour ces quelques mots et ce prolongement de réflexion...
N'hésitez pas à m'écrire :

kozman@stephane-hoarau.com

A bientôt pour un "Projet Blair Witch" que je serai heureux de diffuser en "avant-première"... si Ganesh le veut bien, bien sûr !

Anonyme a dit…

Lorsque je lis les propos tenus sur l'existence d'un "cinéma réunionnais", je me pose avant tout une question essentielle : Savez vous de quoi vous parlez ? Quel est votre connaissance du circuit d'écriture et de production cinématographique français et sur la création "réunionnaise" ? Ne faites vous pas l'amalgame typique de théoriciens peu avertis entre cinéma et audiovisuel? Car le public concerné par le 7eme art ou le petit écran ne partage pas les mêmes ambitions et les mêmes exigences? Faire du cinéma à La Réunion par des réunionnais découlera d'un long processus de création, d'écriture et de contacts noués avec des profesionnels, financeurs et distributeurs rencontrés sur des festivals du film. Généralement, tout cela prend bien 4 ou 6 années. Or Les entreprises réunionnaises se sont tournés vers la création de fictions que depuis 5 années approximativement.
Ici il s'agit que d'audiovisuel, il n'y a pas lieu de débats philosophiques sur l'identité réunionnaise ou sur la place de corrine touzet. Il s'agit d'une industrie de programmes pour la télévision ou le Net, pas de cinéma, surtout pas de cinéma. Comme les directeurs de chaînes l'entendent généralement, on fait ici du divertissement censé rassembler toute la famille autour du petit écran, sans risque de polémique ou de scandale. Le scénario est forcément lisse et correct. Donc la réalité complexe et les questions identitaires, c'est un peu une question secondaire, pour les secrets du volcan ou toutes les autres séries tournées en France. Sinon on ferait du docu-fiction...

Pour faire naître un cinéma réunionnais, il faut des cinéastes réunionnais, des techniciens aguerris et des scénaristes rodés, il faut impérativement le soutien de régions et du CNC, l'apport financier ou en industrie de producteurs délégués ou exécutifs et d'autres partenaires...
Vous vous trompez de débat ou de termes. Pour ma part, je me refuse à critiquer une industrie naissante et aussi dynamique que celle crée à La Réunion. Les histoire naîtront, j'en suis persuadé, à force de travail, de relationnels, de convictions et d'actions.

Caroline

kozman@stephane-hoarau.com a dit…

Merci Caroline pour ces quelques mots : je sais que cette question passionne et fait débat, et je suis heureux de constater que cet espace ici proposé puisse nous permettre d'échanger nos regards. "Les histoires naîtront, je le crois aussi, à force de travail, de relationnels, de convictions et d'actions" ! Mais n'oublions pas de prendre en compte les besoins d'une société qui n'est, me semble-t-il, pas encore parvenu à trouver pleinement sa place dans ce mode d'expression artistique...

Stéphane Hoarau.

Kèl Kozman ? / Quelle parole ?

Entre l'île de La Réunion, Paris, et bien d'autres lieux dans le monde, je vous propose, via ce petit blog, de découvrir quelques artistes, publications, événements, etc. qui se rapportent tous à la culture. Une culture alter-..., c'est-à-dire, une culture différente, qui ne se découvre pas dans les magasines pipoles ou dans les écrans des tévés - ni même sur les affiches publicitaires - mais une culture qui tisse des liens entre les humanités, qui vit et que nous faisons vivre de manière originale et singulière dans nos quotidiens respectifs, à travers le monde, à travers les mondes : francophones, créolophones, etc.

Au plaisir de vous rencontrer lors d'une manifestation ou dans l'un des ateliers présentés,
Bien à vous,


Stéphane Hoarau.